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MON PÈRE, CE HÉROS, ET LA BATAILLE NAVALE DES ÎLES KERKENNAH

Posté par Claudio Boaretto le 30 octobre 2016

La bataille navale des îles Kerkennah s’est déroulée le 16 avril 1941…
Pour bien comprendre son déroulement allons quelques jours en arrière…

Le soir du 13 avril 1941, un convoi maritime, dénommé « convoglio Tarigo » (convoi Tarigo), formé de quatre navires de transport de troupes allemandes, les « Adana », « Arta », « Aegina » et « Iserlohn », et un navire marchand italien, le « Sabaudia », chargé de munitions, quitte Naples en direction de Tripoli…

Ils sont escortés par 3 contretorpilleurs italiens, le « Tarigo » qui dirige le convoi, (d’où son nom) commandé par le capitaine de frégate Pietro de Cristofaro, le « Lampo », commandé par le capitaine de corvette Giuseppe Arnaud, et le « Baleno », commandé par le capitaine de corvette E. Marano…

Entre troupes et équipages, ce sont 3000 hommes qui sont embarqués sur ces 8 bâtiments…

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le Baleno

Sur le « Baleno », est embarqué le Sous-Chef Infirmier, Alberto Boaretto, mon père…

Petit aparté pour expliquer que mon père avait suivi l’école militaire d’infirmiers du Corps Royal des Équipages de la Marine Italienne à Pola en Istrie qui faisait alors partie du royaume d’Italie…
Sorti second de sa classe lui permit de choisir sa spécialité et son affectation ainsi que d’être inscrit au tableau d’honneur de l’école militaire comme en témoigne le diplôme ci-dessous daté du 23 juillet 1937…

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Revenons au « convoi Tarigo » …

Le contrôle de cette partie de la Méditerranée, entre l’Italie et la Lybie, est fortement disputé entre les forces de l’Axe et les Alliés car les deux parties ont la nécessité de sauvegarder leurs propres convois et empêcher simultanément le transit des convois ennemis…

Les convois de l’Axe vers l’Afrique du Nord sont cruciaux pour réapprovisionner et renforcer les armées italiennes et allemandes et, d’autre part, les forces aéronavales Alliées sont basées sur l’île de Malte, qui à son tour dépend des convois pour les approvisionnements…

La première partie de navigation du « convoi Tarigo » est régulière et tranquille, mais une fois doublées les îles Egadi un fort coup de vent imprévu, force 9, vent de 80 km/h, avec de grosses lames déferlantes et une visibilité réduite par les embruns, rend difficile de continuer en formation, disperse et retarde le convoi de plus de 4 heures par rapport à la feuille de route prévue…

Le matin du 15 avril un avion anglais repère le convoi italien et le signale à Malte…

Le commandement de la marine italienne intercepte la communication anglaise et demande l’intervention de l’aviation, mais celle-ci est bloquée au sol à cause du mauvais temps…

Le commandement italien ordonne alors au « Tarigo » de changer de route, de doubler la bouée numéro 4 des hautfonds de Kerkennah puis de suivre la côte…

Privé de reconnaissance aérienne le « convoi Tarigo » ne s’aperçoit pas qu’entre temps sont sortis quatre contretorpilleurs de la 14ème escadre anglaise, les « Jervis », « Janus », « Nubian » et « Mohawk », sous le commandement du capitaine de corvette Philip Mack…

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L’énorme différence entre les contretorpilleurs italiens et britanniques est que ces derniers sont beaucoup plus récents et équipés de radars alors que les bâtiments italiens, plus anciens, en sont totalement dépourvus… C’est pourquoi à l’époque les anglais préfèrent et provoquent des affrontements navals nocturnes en raison de leur prépondérante supériorité technique…

Le « convoi Tarigo » n’atteindra jamais la bouée numéro 4, il sera détruit par l’escadre britannique entre les bouées numéro 1 et 2…

L’escadre britannique n’a aucune difficulté à intercepter le lent convoi italien et, grâce à ses radars, manœuvre avec calme pour se mettre dans les meilleures conditions favorables pour l’attaque, en arrière du convoi italien et le plaçant à contre-lune les rendant quasiment invisible aux vigies des bâtiments italiens…

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À 2h20 du matin du 16 avril l’escadre anglaise ouvre le feu à une distance de 2000 mètres contre l’arrière du convoi italien qui ne l’avait pas encore détectée, entre les bouées 1 et 2 qui délimitent les hautfonds des îles Kerkennah, …

Le « Baleno », à tribord arrière du convoi, et le « Lampo », à bâbord arrière, furent les premiers ciblés, touchés et immédiatement mis hors combat…

Ensuite, le « Sabaudia » touché, explose et coule… Les autres navires de transport, n’ayant pas la capacité et l’armement pour se défendre, sont touchés et coulés à leur tour… Seul « l’Arta » reste quasi indemne et tente d’éperonner un contretorpilleur anglais…

Le « Tarigo » en tête de la formation est le dernier attaqué… Il fait demi-tour et se lance lui-même à l’attaque des unités britanniques…

Le « Tarigo », pris sous le feu à courte distance des 4 bâtiments anglais, est bientôt réduit à l’état d’épave en flammes avec la majeure partie de son équipage mort ou gravement blessé…

Malgré une grave blessure à la jambe le commandant De Cristofaro contrôle son navire et continue le combat… Les marins quoique blessés, affectés aux torpilles réussissent avec des moyens de fortune (tous les circuits électriques ont sauté) à armer le dernier lance-torpille bâbord, lancer, frapper et couler le « Mohawk » …

Quelques instants plus tard, le Tarigo coule avec son commandant à son bord…

Plusieurs artistes peintres ont illustré cette bataille…

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Les unités britanniques ayant rempli leur mission de destruction du convoi s’éloignent rapidement pour rejoindre Malte laissant blessés et naufragés périr en mer…

Le « Baleno » quant à lui est décapité aux premières bordées anglaises… Un obus a détruit la passerelle et tué le commandant et tous les officiers…

Le navire est en feu, mon père saigne par le nez et les oreilles, saignements provoqués par les ondes de choc des obus qui atteignent le navire…

Les couvertures de survie et les trousses de secours ont disparu… Pour porter soin aux blessés, dans le carré des officiers Alberto Boaretto trouve des bouteilles de whisky, cognac et grappa qu’il utilise pour désinfecter les blessures des survivants…

Les paroles de mon père :
« Una vera carneficina.
Pezzi di corpi da tutte le parti della nave, da non descrivere »…
(un vrai carnage. Morceaux de corps dans toutes les parties du navire, indescriptible) …

Pendant que le « Baleno » s’enfonce dans les eaux mon père fait partie des derniers à quitter son bord, accroché avec quelques compagnons à une bouée géante, avant que le bateau ne sombre complètement…

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Alerté de l’attaque, le commandement de la Marine Italienne en Lybie organise immédiatement une opération massive de sauvetage des naufragés…

Sont engagés pour les secours les destroyers « Malocello », « Da Noli », « Vivaldi » et « Darlo », les torpilleurs « Centauro », « Clio », « Partenope », « Perseo » et « Sirtori », le navire de sauvetage aérien « Orlando », le navire hôpital « Arno » et les paquebots « Antonietta Lauro » et « Capacitas » …

Sur les 3000 hommes du convoi seulement 1271 naufragés sont récupérés, tous les autres sont tués lors du combat ou péris en mer…

Les pertes britanniques se monte à 43 hommes…

Mon père et ses compagnons restent accrochés à leur bouée pendant 2 nuits et 2 jours, sans boire ni manger… Certains de ses camarades à bout de force lâchent la bouée et s’enfoncent dans les flots… Pendant ces 2 nuits et 2 jours interminables les naufragés aperçoivent les bateaux de secours, mais ceux-ci sont trop loin et s’éloignent sans les repérer malgré leurs cris et leurs signes de mains…

Ils sont enfin recueillis et sauvés par le navire de sauvetage aérien « Orlando » …

Le hasard fait que mon père est accueilli sur la passerelle par un ami sous-officier infirmier avec qui il a travaillé à l’hôpital militaire de Sant ’Anna à Venise… Le navire ne comptant qu’un seul médecin à son bord et son ami infirmier, mon père, malgré son état précaire, se met immédiatement à la disposition de l’officier médecin pour soigner les nombreux blessés…

Alors qu’il prodiguait les soins aux blessés, mon père, en état logique de choc et de faiblesse après ses 2 nuits et 2 jours de naufrage, s’évanouit…
L’officier médecin l’allonge alors sous la table d’opération…
Quand il reprend ses esprits, il se remet à l’œuvre sous les ordres du médecin avant de s’évanouir à nouveau et à plusieurs reprises, et de se remettre chaque fois courageusement aux opérations de secours aux blessés…

24 jours après son naufrage, en permission spéciale, de retour à Venise mon père se marie le 10 mai 1941 avec Linda Nicolaj, mia Màma, à l’église de Sant’ Isepo dans le sestiere de Castello… Mariage qui durera 70 ans jusqu’à la disparition de ma maman en 2011…

Pour son attitude courageuse et héroïque mon père fut décoré de deux croix de guerre de la valeur militaire…

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Avec mes frères, nous jouions avec quand nous étions enfants…

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Une première croix de guerre avec citation attribuée aux membres survivants des équipages du « Baleno », du « Lampo » et du « Tarigo » :

« Embarqué sur torpilleur en service d’escorte d’un important convoi, attaqué par des forces navales ennemies supérieures, participa avec courage à la lutte inégale, se prodiguant successivement pour un jour et deux nuits à l’extinction des incendies, les secours aux blessés et dans les tentatives d’assurer la flottabilité de son navire » …

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Une seconde croix de guerre avec une citation personnelle :

« Naufragé d’un torpilleur coulé après un très âpre combat contre des forces navales ennemies supérieures, prêtât avec une assiduité spontanée et un zèle constant à bord du navire sur lequel il fut recueilli, sa coopération valide à un officier médecin dans l’opération de secours aux blessés » …

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La cérémonie des décorations eut lieu sur la « Piazzetta San Marco » à Venise…

Sur la « foto » ci-dessous, Alberto Boaretto sur la piazzetta, doublement décoré par le Duc de Gênes…

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Le 1er mai 1942, Alberto Boaretto fut promu sergent infirmier…

Mais la guerre continue et les évènements se succèdent en Italie…

Les défaites militaires de l’Italie et le débarquement des Alliés sur le sol italien entraînent la mise en minorité de Benito Mussolini par le Grand Conseil le 24 juillet 1943 : il est alors destitué, arrêté et emprisonné par ordre du roi…

Le 12 septembre 1943, Hitler envoie un commando aéroporté de SS pour libérer Mussolini…

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Mussolini avec les hommes du commando SS qui l’ont libéré

Mussolini proclame alors la reconstruction du parti fasciste avec pour nom « Partito Fascista Repubblicano » (Parti fasciste républicain) et lance ses 6 ordres du jour…

Le premier annonce qu’il assume de nouveau la direction suprême du fascisme.

Le second abolit la monarchie et le régime devient une République sociale. Salò, près du lac de Garde, sera le siège de son gouvernement. D’où le nom de la « République de Salò » (qui porte bien son nom)

Le troisième ordre du jour stipule que les autorités administratives et militaires doivent reprendre leurs fonctions…

Le quatrième ordonne la reconstitution immédiate de toutes les institutions qui auront mission de seconder efficacement l’armée du Reich et de punir les lâches et les traîtres de manière exemplaire…

Le cinquième et le sixième portent sur la création d’une milice. Officiers et soldats sont invités à se mettre rapidement à la disposition des autorités militaires italiennes, qui continueront la lutte contre les Alliés.

La quasi-totalité des conscrits se présente dans les casernes, si bien que les forces armées de la jeune République de Salò atteignent vite plus de 800 000 hommes.

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Les nouvelles autorités demandent à tous les militaires de prêter allégeance à la nouvelle république fasciste…

Mon père refuse de prêter allégeance, tout change alors pour lui, il passe du statut de héros bi-décoré à celui de prisonnier de guerre…

En tant qu’infirmier il échappe de justesse à la déportation en Allemagne et est affecté à Salsomaggiore près de Parme dans la région d’Émilie-Romagne…

À Salsomaggiore les allemands ont réquisitionné un établissement thermal pour le transformer en hôpital de guerre pour les blessés allemands venant du Sud de l’Italie, spécialement de Monte-Cassino…

En plus de son travail d’infirmier, en tant que prisonnier de guerre il est astreint par les fascistes et les allemands à creuser de profondes tranchées de protection contre les attaques aériennes fréquentes des Alliés…

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Cet article en mémoire de mon père, de son sens du devoir et de l’honneur…

Né le 17 septembre 1918, il vient de nous quitter paisiblement le 17 octobre 2016…

Claudio Boaretto

Publié dans Venise : vie quotidienne & familiale | 42 Commentaires »

LE BONNET DE BAIN JAUNE

Posté par Claudio Boaretto le 1 octobre 2016

Il y a longtemps que je n’avais pas mis en ligne un tableau de Hugo H. …

Non pas que l’artiste ait ralenti sa production, mais de nombreuses circonstances extérieures n’avaient pas permis de prendre le temps de « fotografier » les œuvres et de rédiger les textes appropriés…

Nous allons tenter de rattraper ce retard les jours prochains, à commencer par ce tableau :
« Le Bonnet de bain jaune »
représentant un personnage comme nous le confirme d’emblée Hugo…

 « Pour une fois un personnage… ma mère qui apprend à nager. »

BonnetJuane 650

Un souvenir ancien car, malheureusement, les parents de Hugo ont disparu il a y bien longtemps déjà…

Mais laissons l’artiste s’exprimer, qui mieux que lui pour commenter son œuvre…

« Un tableau habité, c’est un tableau qui raconte forcément une histoire…
Les loisirs, la conquête de l’élément liquide, l’appréhension, la dignité, notre société moderne en général et l’équipement des ménages en particulier, la solitude…
La vie. »

Et d’ajouter avec pudeur :

« Je pourrais dire tant de choses, mais l’intérêt réside certainement aussi dans le fait que chaque spectateur trouve sa propre histoire… »

Après le fond, que nous révèle l’artiste sur la forme ? …

« Les teintes naturelles douces de la peau et de la végétation tranchent avec les éléments fabriqués aux couleurs éclatantes sous le soleil…
Ce bleu…
et trois objets jaunes qui à eux seuls racontent la piscine (et aussi une certaine époque). »

Et de conclure :

« Je me suis bien amusé à faire ce tableau…
En inaugurant une technique qui me plaît bien :
travailler en posant directement la toile sur un support dur au lieu de la tendre sur un châssis. »

Je pensais que c’était plus pratique de poser la toile sur un châssis et le châssis sur un chevalet, mais bon, les artistes s’amusent comme ils peuvent…

Si j’ose ajouter mon petit grain de sel, c’est « bibi » qui a « fotografié » le tableau…
Croyez-moi, ce n’est pas une sinécure,
faut sortir le trépied,
bien centrer l’œuvre,
ne pas déformer la perspective,
trouver un endroit pour récupérer la bonne lumière,
éviter les reflets pour ne pas interférer sur les couleurs…
Bref, « fotografier » des tableaux, un vrai métier…

Qui plus est, la toile n’étant pas sur un châssis, il a fallu monter toute une installation de bric et de broc pour la mettre à la verticale et éviter tous faux-plis…
Si l’artiste-peintre s’amuse, le « fotografeur » galère…

Mais que ne ferais-je pas pour Hugo H. ? …

Claudio Boaretto

Publié dans Peinture & Dessins | 29 Commentaires »

 

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